Pour éviter de sombrer dans une crise majeure, il faut que l'Europe puisse être un moteur économique disposant d'une certaine autonomie quand la croissance américaine va « caler ». Pour
retrouver une croissance saine et durable, n'y a-t-il pas des leçons à tirer des 30 glorieuses, ces trois décennies de prospérité que nous avons connues entre 1945 et 1975 ?
Sans doute, dans l'immédiat après-guerre, y a-t-il eu l'effet de la reconstruction. Mais elle ne peut expliquer 30 ans de croissance soutenue. Cette longue prospérité trouve sa source dans 3
grandes régulations, 3 règles du jeu que l'on peut résumer en trois noms : Ford, Beveridge et Keynes.
Depuis 1975, le monde a considérablement changé mais cela ne signifie pas que les analyses de ces trois grands ne puissent plus nous éclairer.
Les 3 régulations qui ont permis les 30 glorieuses
Ford : comment assurer une demande de masse pour une production de masse ?
En 1917, Henry Ford invente le travail à la chaîne qui permet de fantastiques gains de productivité. Il l'accompagne d'une politique salariale aboutissant à un doublement des salaires ouvriers.
Vous avez bien lu : un doublement des salaires.
Pour Ford, les salaires ne peuvent pas être fixés uniquement par les règles de la concurrence entre entreprises : «Le salaire est considéré par chaque entreprise exclusivement comme un coût
qu'il faut diminuer autant que possible alors que c'est un élément essentiel de la demande globale. La croissance va s'étouffer si l'on ne fixe pas des règles du jeu collectives.» C'est le plein
emploi qui fait la prospérité et non l'inverse. C'est quand tous ont un travail et un bon salaire que l'économie connaît la croissance la plus forte.
Ford applique ses idées dans ses usines mais, malgré ses conférences et ses argumentaires qu'il diffuse largement, il fait peu d'émules. La mode est au libéralisme et à la nouvelle
économie : la bourse flambe et le discours des « partageux » comme Ford ou Kellog est marginalisé. La crise des années 30 va donner raison à Ford. Après la deuxième guerre
mondiale, dans de nombreux pays, on se donnera les moyens de construire les règles collectives que Ford demandait. Ici, c'est l'Etat qui intervient en fixant par la loi le niveau et les règles
d'évolution du salaire minimum. Ailleurs, la progression des salaires est assurée par des conventions collectives qui veillent à un juste équilibre dans la répartition des gains de
productivité1.
Beveridge : assurer un revenu, même en l'absence d'emploi.
En décembre 1942, William Henry Beveridge rend public son rapport sur le système d'assurance sociale. Il est vendu à 70.000 exemplaires dès le premier jour ! Beveridge affirme le droit de
chacun à la sécurité sociale, à la garantie d'un revenu minimal en cas de perte d'emploi (chômage, maladie, retraite...). Le capitalisme, pour fonctionner, a besoin d'une demande forte et
régulière, explique Beveridge. La dépense sociale peut être un facteur essentiel de croissance économique.
Beveridge est contesté par les conservateurs mais pas par Churchill, alors chef du Cabinet. Il est considéré comme l'inventeur de la Sécurité sociale.
Keynes : que l'Etat intervienne quand les ménages et les entreprises ne suffisent pas à assurer la croissance.
Quand la consommation des ménages et l'investissement des entreprises ne suffisent pas à assurer la croissance, l'Etat peut intervenir par sa politique budgétaire ou par le biais de la monnaie.
«Ford, Beveridge et Keynes... Ces trois régulations ont bien fonctionné pendant trente ans. explique Michel Rocard. A la fin des années 60, on aurait dû chercher à en faire bénéficier les pays du
Sud pour faciliter leur développement et muscler la croissance mondiale. Mais, hélas, sous les coups de boutoir de Milton Friedman et des libéraux, au lieu de généraliser ces régulations ou d'en
construire de nouvelles au niveau des grandes régions (comme l'Europe), on les a laissées se déliter progressivement. »
Qu'en est-il aujourd'hui ?
Avec plusieurs millions de chômeurs et de précaires2, avec une part des salaires dans le PIB qui (à cause du chômage) a
nettement baissé dans tous les pays d'Europe, les leçons d'Henry Ford ont visiblement été oubliées.
Au nom de la compétitivité et des « contraintes internationales », l'assurance chômage et les retraites sont progressivement remises en cause . En France, par exemple, 50% seulement des
chômeurs sont indemnisés et, si rien ne change, le niveau des retraites va baisser de 30% d'ici 2020... Beveridge doit se retourner dans sa tombe.
Quant à la politique monétaire, elle a été abandonnée aux mains d'une Banque centrale qui n'a aucun objectif en matière de croissance et ne semble pas bien comprendre dans quel contexte elle
évolue. Elle vient encore d'en faire la preuve. En janvier 2006, deux statistiques ont été publiées le même jour : > malgré l'augmentation du prix du pétrole, l'inflation n'a été que de
1,5% en 2005, en France. > en Allemagne, en 2005, la croissance du PIB n'a été que de 0,9%. Sans le dynamisme des exportations, la croissance aurait été proche de 0%. Au vu de ces deux
chiffres (croissance anémique et inflation très faible malgré la flambée de l'énergie), n'importe quel étudiant en Deug d'économie conclurait que l'Europe est proche de la déflation. Par manque
de pouvoir d'achat des salariés, la consommation stagne et les prix stagnent eux aussi. Le risque est celui de l'engourdissement, pas de la surchauffe. Mais, aux yeux de la Banque centrale
européenne, à entendre M. Trichet, c'est toujours contre l'inflation qu'il faut lutter et la Banque centrale européenne n'exclut pas de monter ses taux d'intérêt...
Quant aux Etats-Unis, sur-endettés, ils n'ont plus guère de marge de manoeuvre budgétaire. L'Europe a un budget ridicule. L'Europe n'a toujours pas le droit de lever l'impôt ni d'emprunter des
sommes qui lui permettrait d'augmenter certains investissements.
Ford, Beveridge et Keynes, les 3 grandes régulations qui ont permis les 30 glorieuses (la plus longue période de prospérité partagée que nous ayons connue) semblent avoir été oubliés. On a même
peur de faire ringard quand on parle de cette époque ! Mais n'est-ce pas plus ringard encore de vouloir détruire le peu qu'il reste de ces régulations pour revenir à des marchés non-régulés
comme ils existaient avant 1914 ?
Soyons clair : parler de Ford, de Beveridge et de Keynes, ce n'est pas sombrer dans une subite nostalgie. En 30 ans, le monde a changé et il serait ridicule de vouloir reprendre à
l'identique les outils des années 50. Mais n'est-il pas urgent de construire au niveau européen des régulations qui s'inspirent de ce qui a, autrefois, donné de bons résultats au niveau
national ? Au lieu d'accepter que l'Europe devienne progressivement synonyme de dumping et de moins disant social, n'est-ce pas au niveau européen qu'il faut construire du
neuf ?
Par ailleurs, la crise financière que nous connaissons actuellement va créer (et crée déjà) des milliers de licenciements et donc va aggraver la crise social. La politique libérale démontre par
les faits qu'elle est inopérante pour garantir un développement harmonieux de nos sociétés et du monde en général. Il est plus que temps de combattre l'idéologie libérale et d'inventer une autre
vision de la société humaines mettant l'humanisme, la garantie des libertés indiviudelles et la solidarité au centre de notre projet. Sur le plan économique, prôner un meilleur partage des
richesses permettra d'avoir des citoyens en situation de consommer et protégera nos industries, nos services, notre secteur primaire contre les fluctuations énormes de la demande extérieure
extra-européenne.
1) Cf l'article Le salariat de Denis Clerc dans l'Encyclopédia Universalis.
2) 50% des emplois créés en Europe en 2000 sont des emplois précaires selon une étude de l'Institut de Dublin Source : La Tribune 9 janvier 2001.
Entre 1980 et 2006, les emplois partiels en France sont passés de 6% des emplois à 18% pendant que dans le même temps, les emplois "atypiques" (interim, intermittence, etc.) passaient de 17% à
31%. Aujourd'hui 40% des femmes ne travaillent pas à temps complet et elles ne sont pas toutes volontaires, loin s'en faut !
Sources : revue Conjonctures Mars 2007, INSEE, DADS
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